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QUE FAIRE DE LA LIBERTÉ ACADÉMIQUE DANS LES FACULTÉS DE DROIT QUAND UN PROFESSEUR INSULTE SES COLLÈGUES PUBLICISTES… ?

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La réaction des professeurs de droit face à l’actualité juridique relève-t-elle de la liberté académique ou d’un simple choix de principe ? Le mode d’intervention approprié serait-il la position individuelle ou collective par le biais de pétitions et manifestes ? Peut-on contraindre un professeur de droit à commenter les questions juridiques agitées dans l’espace public ?

Toute tentative de réponse à ces questions nous plonge dans une prise de position discutable. La récente publication d’un article d’un professeur d’université (cf.https://senego.com/faut-il-bruler-les-facultes-de-droit-du-senegal-propos-irreverencieux-dun-universitaire-citoyen-sur-lactualite-politico-judiciaire_1438973.html) juriste, appelant à mettre le feu dans les facultés de droit du Sénégal à cause du silence de ses collègues publicistes sur le débat juridique national, provoque une attaque aux fondamentaux de l’université notamment le respect de la liberté académique et de l’indépendance des professeurs d’université. Le rôle de ces derniers s’emploie à développer le savoir et à rechercher la vérité. Le public cible privilégié de l’universitaire reste les étudiants qui ne doivent pas connaitre ses opinions politiques comme disait l’autre.

L’accès aux ressources médiatiques découle de la liberté personnelle de l’enseignant chercheur et d’une certaine conception de l’université, mais ne doit pas entrainer un mélange de genre et déboucher sur des attaques subjectives. En effet, le débat scientifique autorise à instaurer une controverse visant à critiquer et à défendre des opinions scientifiques, marquées par la neutralité axiologique. L’emballement ou l’hallali devrait être étranger à la rhétorique de l’universitaire juriste. Quel que soit le niveau d’indignation contre le soi-disant « mutisme des publicistes », la retenue et la déontologie scientifique devraient servir de ligne de démarcation entre ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme juridique.

La révolution ou la « refondation épistémologique » de nos facultés de droit conduirait, nécessairement, à redéfinir le « rôle du juriste dans l’espace public ». La formation des juristes subit une crise qui serait imputable aux universitaires si l’analyse du droit se confond avec l’analyse politique. Le savoir juridique est en danger. La rigueur méthodologique devrait suffire pour faire la fameuse distinction entre « jugement de fait » et « jugement de valeur ». Le raisonnement du juriste doit suivre « un ordre implacable quelle que soit sa démarche, soit qu’il adopte un schéma déductif, soit qu’il emprunte une voie inductive.

Manipulant les faits et les idées, il s’adonne à un va-et-vient intellectuel constant entre le fait particulier et la règle générale, entre le cas d’espèce et la norme, entre le concret et l’abstrait. Il en résulte que la rigueur qui le caractérise le fait souvent passer, aux yeux des autres, pour ennuyeux et dépourvu de fantaisie, ce qui ne devrait pas être ». (Cf. J.P. Queneudec, La formation des juristes à l’Université, in Mélanges Fréderic Sudre, 2018, p. 629).

« Faut-il brûler les Facultés de droit du Sénégal ? » s’interroge l’universitaire, l’auteur de l’article cité, en indiquant que « la magistrature sénégalaise a pris en otage le Droit pour satisfaire les caprices du Prince. Conseil constitutionnel, Cour suprême, procureurs de la République » et que les publicistes « assimilent la science constitutionnelle à une ingénierie, tandis que d’autres plus ignorants se réclament comme agissant dans la « haute couture. Que d’inculture ! ».

Cette réaction primesautière est une atteinte grave à la liberté académique des enseignants chercheurs et éloigne son auteur du champ naturel d’intervention qu’est la défense du savoir. S’il décide de réagir, le professeur de droit se doit de mobilier des arguments juridiques et non pas de proférer des insultes ou de reprocher à ses collègues de tenir des « colloques et autres rencontres insipides », ou de les accuser de n’avoir pas pu se « désolidariser » de la juridiction constitutionnelle du pays. A notre avis, cette forme d’intervention n’a rien d’universitaire, juriste, devant convaincre ses étudiants et son public habituel avec des propos respectueux des principes fondateurs de l’université et des facultés de droit. Le langage du juriste est connu pour son élégance et éloquence. Tout discours juridique sectariste ou vindicatif doit être banni dans les facultés de droit au Sénégal. Finalement, l’argument ne serait-il pas d’exorciser les facultés de droit de ses démons et de se prémunir contre « un des plus grands dangers qui guette le juriste : faire du droit tout en ayant des arrières pensées politiques ».

Moustapha FALL
Docteur en droit public (Université de Nantes)

27 juin 2022


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